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Comment Hideo Kojima et son équipe ont-ils plongé le monde de Death Stranding dans un océan sonore ?

Tous les jeux de Hideo Kojima sont de nature résolument cinématique. Et force est d’admettre que Death Stranding ne faillit pas à la règle. On y trouve donc un monde à l’atmosphère opaque épaulée par des visuels et un design audio qui renforcent le sentiment d’immersion. L’ambiance sonore est un véritable pot-pourri où se mêlent et s’entremêlent musiques délicieusement éclectiques et bruitages foncièrement vidéoludiques. Outre des pièces classiques, la bande-son s’illustre par un éventail hétéroclite de styles musicaux. Au menu : un titre signé par le groupe de deathcore Bring Me The Horizon, ou encore la piste « Death Stranding » des Écossais CHVRCHES.

Mais comment Kojima a-t-il réussi à créer une expérience cohérente avec tous ces genres diamétralement opposés ? Pour apporter un semblant de réponse, nous nous sommes plongés au cœur de la structure audiovisuelle de Death Stranding…

Une piste musicale (pas vraiment) classique
Dans le monde du cinéma, la coutume exige que toute superproduction hollywoodienne s’illustre musicalement grâce à une chanson emblématique interprétée par des stars. Et là non plus, Death Stranding ne faillit pas à la règle, avec toutefois une petite différence… CHVRCHES est peut-être célèbre sur la scène pop-synth de Glasgow, mais au niveau international, ce groupe est relativement peu connu. Ses membres ont certes décroché plusieurs prix au Royaume-Uni, mais personne n’aurait pu imaginer qu’ils seraient la tête d’affiche de la bande-son du premier Kojima sous la houlette de Sony. Cela dit, si vous avez visionné le trailer diffusé lors de l’annonce du jeu à l’E3, vous savez déjà que la piste épouse parfaitement cet univers bien particulier. Interviewé par la BBC, le groupe a même déclaré que Kojima lui avait donné carte blanche : une liberté totale de création. Quand on connaît le perfectionnisme farouche de ce célèbre développeur qui ne laisse rien au hasard et s’implique à tous les niveaux de la production, c’est presque un honneur !

La variété des émotions
Avec Death Stranding, Hideo Kojima veut faire la part belle aux rapports et aux relations qui existent entre les êtres humains. À l’occasion d’une interview, il explique que « Trump bâtit un mur, le Royaume-Uni quitte l’Union européenne… et nous, nous construisons des ponts ». Le sentiment de rompre la solitude par l’intermédiaire d’un lien avec autrui est un élément qui joue un rôle majeur dans ce jeu. Et c’est grâce à la musique et au son que ce concept prend toute sa dimension. Lorsqu’on se fraye un chemin à travers ce monde gigantesque, les cordes et l’orchestre mettent en valeur cette immensité qui nous submerge. Puis soudain, un combat éclate. Le tempo de la bande-son s’affole, et le style de musique se métamorphose sans crier gare.

Voilà pourquoi, contre toute attente, un groupe comme Bring Me The Horizon ne détonne pas avec l’univers sonore du jeu. D’ailleurs, cet éclectisme est l’œuvre du compositeur de Death Stranding : Ludvig Forssell, l’un des rares participants au projet à ne pas être originaire du Japon. Rien d’étonnant donc à ce que l’approche musicale de Forssell diverge radicalement de celle de Kojima et du reste de l’équipe. Il suffit d’écouter la bande-son d’un titre nippon comme Final Fantasy pour que cette différence de sensibilité saute aux yeux… ou plutôt aux oreilles. Dans Death Stranding, les frontières des divers genres vidéoludiques volent en éclat. Des pièces de puzzle incompatibles s’emboîtent. Lorsqu’un besoin impérieux de paix et de sérénité s’empare de notre for intérieur, nous sommes projetés sans ménagement dans un océan de tumulte. Et quand le désespoir semble insurmontable, le jeu nous inspire soudain des sentiments d’optimisme, portés par la bande-son qui s’envole irrésistiblement vers le firmament… avant de nous précipiter à nouveau dans des profondeurs abyssales…

Concepts et dichotomies
Comme Kojima l’a déjà souligné dans plusieurs interviews, Death Stranding ne s’adresse pas à tous les joueurs. Il faut s’immerger dans l’immensité de cet univers et se laisser emporter par le scénario pour réaliser toute l’ampleur du premier titre de Kojima Productions et en percevoir le génie. Tous les fragments bigarrés qui constituent ce titre s’entrelacent pour forger une ascension vers le sublime, mâtinée de descente aux enfers. Les passages plus lents, les scènes cinématiques, la bande-son, lunatique à l’extrême, et le monde qui s’étend à perte de vue sont autant d’éléments qui convergent pour former un tout que les joueurs idolâtrent ou exècrent. Ces disparités criantes sont également un reflet des avis de la presse spécialisée qui, tour à tour, chante les louanges et fustige cet ovni d’un autre monde.

En fin de compte, une chose est claire : le son de Death Stranding sort des sentiers battus et offre une expérience désormais étrangère aux titres AAA aseptisés et « bien sous tous rapports ». Kojima prend des risques. Il a enfanté un jeu qui va à contre-courant, qui fait voler en éclats les conventions du genre. Ce non-conformisme à demi caché est amplifié par une bande-son qui semble en proie à des dissensions intestines, mais dont l’étonnante cohérence contribue, au final, à créer une atmosphère à couper au couteau. Et soyons honnêtes : aujourd’hui, seul Kojima est capable d’une création aussi audacieuse.